En 2025, le secteur pharmaceutique marocain est secoué par une controverse sans précédent, centrée autour de Pharmaprom, un acteur majeur qui a vu ses contrats exploser de manière spectaculaire. Cette envolée de contrats, qui a ravi certains tout en suscitant l’inquiétude d’autres, remet en lumière les enjeux cruciaux des marchés du médicament. L’affaire, menée sous les projecteurs du député Abdellah Bouanou, dévoile une complexité réglementaire où la frontière entre transparence et suspicion se brouille, nourrissant un débat intense sur la gouvernance dans l’industrie pharmaceutique nationale.
Alors même que la santé publique et la disponibilité des médicaments restent une priorité essentielle, cette polémique interroge la légitimité des procédures d’attribution des marchés publics et soulève de profondes questions sur les conflits d’intérêts potentiels dans un contexte où les enjeux économiques sont colossaux. La controverse agit comme un catalyseur d’un débat plus large sur la manière dont la réglementation encadre ces transactions et sur la confiance que peuvent accorder les citoyens et professionnels de santé à ces instances décisionnelles.
En bref :
- Pharmaprom connaît une augmentation spectaculaire de contrats liés aux médicaments, notamment le Chlorure de potassium (KCl), un produit vital en réanimation.
- Le député Abdellah Bouanou dénonce un conflit d’intérêt au sein du ministère de la Santé, impliquant la famille du ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Saâd Berrada.
- Les procédures d’attribution des marchés publics sont remises en question, avec notamment un recours controversé aux Autorisations Temporaire d’Utilisation (ATU) pour certains médicaments en pénurie.
- Le débat met également en lumière les rigidités réglementaires et l’impact des pénalités dans les appels d’offres, qui dissuadent les entreprises pharmaceutiques.
- La commission des secteurs sociaux du Parlement est activée tandis que le parquet a lancé une enquête judiciaire, illustrant l’ampleur de la controverse.
Pharmaprom : une envolée spectaculaire des contrats au cœur de la controverse parlementaire
En 2025, Pharmaprom a enregistré une progression hors norme dans l’acquisition de contrats liés à la fourniture de médicaments essentiels, surtout le Chlorure de potassium (KCl), largement utilisé en unités de soins intensifs. Alors que la société ne comptait aucun marché attribué par le ministère de la Santé en 2024, elle a vu ses contrats grimper à une valeur proche de 32 millions de dirhams. Plus encore, auprès des Centres Hospitaliers Universitaires (CHU), elle a multiplié les marchés, passant de 7,8 millions à 50 millions de dirhams en un an.
Cette envolée spectaculaire, qui peut sembler une réussite industrielle dans un premier temps, alimente un débat passionné car elle coïncide avec une arrivée récente au gouvernement du ministre Mohamed Saâd Berrada, dont la famille détient le laboratoire Pharmaprom. Les observateurs et acteurs politiques pointent du doigt un possible conflit d’intérêt, approfondissant et détériorant la confiance dans la redistribution des marchés publics.
Une augmentation du capital social de Pharmaprom a aussi été validée en juin 2025 par incorporation d’un compte courant d’actionnaire, renforçant ainsi la capacité financière et opérationnelle de l’entreprise, ce qui peut expliquer cette expansion des contrats. Cependant, cette dynamique économique est scrutée de très près par le Parlement, en particulier par les députés du Parti de la justice et du développement (PJD) qui ne cessent d’exiger plus de transparence.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
| Année | Montant total des contrats (dirhams) | Contrats CHU (dirhams) | Participation ministérielle |
|---|---|---|---|
| 2024 | 0 | 7,800,000 | Avant entrée au gouvernement |
| 2025 | 32,000,000 | 50,000,000 | Après entrée au gouvernement |
Cette explosion contractuelle, conjuguée à des soupçons d’opacité dans l’attribution des marchés, a poussé le Parlement à réagir vigoureusement. C’est dans ce contexte que le député Abdellah Bouanou, chef du groupe PJD, a tenu une séance plénière particulièrement tendue où il a dénoncé ce qu’il qualifie de « scandale » au ministère de la Santé. De son côté, le ministère réfute tout conflit d’intérêt et rappelle que les marchés sont attribués dans le cadre d’une réglementation stricte et transparente.

Les mécanismes réglementaires et la distinction clé entre AMM et ATU
Cette controverse donne l’occasion de lever le voile sur les mécanismes de régulation du marché pharmaceutique au Maroc, particulièrement sur la distinction entre Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) et Autorisation Temporaire d’Utilisation (ATU), deux procédures aux implications majeures dans l’attribution des contrats.
L’AMM signifie qu’un médicament est officiellement enregistré sur le marché national, que ce soit par fabrication locale ou importation. Pour ces médicaments, toute acquisition par les hôpitaux publics doit suivre un appel d’offres formel, transparent et encadré par une réglementation rigoureuse de marchés publics. C’est cette procédure qui devrait théoriquement garantir l’équité entre les entreprises et la qualité des produits fournis.
À l’inverse, l’ATU s’applique dans des situations plus exceptionnelles, pour des médicaments non enregistrés et indispensables lors d’urgences sanitaires ou en cas d’absences de solutions thérapeutiques alternatives. Cette procédure dérogatoire permet d’éviter les longues formalités, mais elle soulève aussi des risques d’opacité et de suspicion, car les marchés peuvent alors être attribués sans appel d’offres.
Dans l’affaire du Chlorure de potassium, le ministère de la Santé justifie le recours à une ATU par une pénurie temporaire causée par une interruption de production dans une usine locale liée à Pharmaprom, en raison d’une modernisation industrielle. Selon le ministre Amine Tahraoui, ce recours est strictement encadré, et les commandes résultent de procédures légales et transparentes.
Or, cette justification ne convainc pas tous les acteurs politiques. L’opposition accuse cette situation de créer une zone grise qui pourrait être exploitée à des fins peu loyales. Ils mettent en exergue qu’une liste restreinte de médicaments en rupture – actuellement au nombre de treize – peut faire l’objet d’ATU, information que seuls certains organes administratifs connaissent bien à l’avance. Cette connaissance privilégiée est susceptible d’engendrer des déséquilibres concurrentiels.
- AMM : Médicaments autorisés, soumis aux appels d’offres.
- ATU : Médicaments non autorisés, procédures exceptionnelles.
- Enjeux : Transparence vs flexibilité pour les urgences sanitaires.
Cette distinction complexe, mais cruciale, explique une grande partie des frustrations autour de la réglementation et des pratiques actuelles sur les marchés du médicament.
Marchés publics : une rigueur qui pourrait décourager les acteurs industriels
Afin d’assurer la qualité et la sécurité des médicaments, les appels d’offres imposés par le ministère de la Santé sont de plus en plus stricts. Cette rigueur s’exprime à travers des cahiers des charges contraignants, qui définissent non seulement les quantités et les prix mais aussi des pénalités sévères en cas de manquement.
Selon le député Mustapha Ibrahimi, cette politique a pour effet de dissuader les laboratoires pharmaceutiques et autres entreprises de répondre aux appels d’offres. Par exemple, une pénalité pouvant atteindre 8% du montant total de la commande, même pour un manquement minime comme l’absence d’une seule boîte de médicament, est perçue comme disproportionnée. Cette situation conduirait à un taux d’échec des appels d’offres d’environ 50% depuis le début de l’année, une tendance inquiétante pour la disponibilité des médicaments.
Dans ce contexte, certains exploitent davantage la procédure d’ATU, jugée plus souple mais aussi «opaque et sujette à controverses». Ainsi, le recours aux ATU a connu une hausse notable, perpétuant la suspicion sur les pratiques du ministère de la Santé.
Cette configuration engendre une difficulté majeure pour l’industrie pharmaceutique qui doit jongler entre :
- Des procédures d’appel d’offres longues et coûteuses.
- Un risque financier élevé en cas de pénalités.
- La tentation d’exploiter des dispositifs d’exception comme les ATU.
- Un climat d’insécurité juridique et financière.
Pourtant, un équilibre est indispensable pour garantir à la fois la qualité des soins, la pérennité des industriels et la maîtrise des dépenses publiques. Des voix s’élèvent pour réclamer une réforme en profondeur de ces régulations tout en préservant une participation active des entreprises du médicament dans la construction d’un cadre plus juste et efficace.
| Critère | Situation actuelle | Conséquence | Pistes d’amélioration |
|---|---|---|---|
| Cahiers des charges | Contraignants et rigides | Appels d’offres infructueux élevés | Assouplissement des exigences |
| Pénalités | Jusqu’à 8% du montant | Risque financier élevé pour les entreprises | Révision des barèmes |
| Procédures ATU | Recours croissant | Suspicion et manque de transparence | Renforcement du contrôle parlementaire |
Implications politiques, enquêtes et perspectives pour l’industrie pharmaceutique
La polémique autour de Pharmaprom et des marchés du médicament dépasse largement les enjeux économiques et industriels pour s’immiscer dans un débat politique vif. L’affaire Chlorure de potassium a provoqué une réaction rapide des instances parlementaires, avec la convocation de la commission des secteurs sociaux et l’invocation de l’article 133 du règlement intérieur de la Chambre des représentants.
Le rôle des institutions prend ici une importance capitale, face à la nécessité de restaurer la confiance et de garantir une gestion saine des marchés publics. En parallèle, le parquet a ouvert une enquête judiciaire confiée à la Banque Nationale de Police Judiciaire (BNPJ), renforçant la pression sur le ministère concerné.
Malgré cela, comme le souligne Abdellah Bouanou, la création d’une commission d’enquête parlementaire demeure essentielle pour assurer une transparence totale. Il met en garde contre le risque que l’intervention judiciaire restreigne le rôle du Parlement, qui se doit d’être le garant des intérêts publics.
Les enjeux sont d’autant plus cruciaux que le secteur de l’industrie pharmaceutique au Maroc continue son expansion, comme en témoigne le projet d’extension de Pharmaprom à Casablanca, avec un investissement de 75 millions de dirhams. Cette dynamique soulève aussi la nécessité de renforcer une réglementation adaptée au développement du secteur.
- Confiance et transparence au cœur du débat politique.
- Enquête judiciaire et potentialité d’une commission parlementaire.
- Encadrement réglementaire renforcé pour éviter les conflits d’intérêts.
- Développement industriel soutenu soumis à des règles strictes.

Les enjeux sociétaux liés à la crise des marchés du médicament et à la distribution
Au-delà de la controverse politique et économique, la crise autour de Pharmaprom met en lumière des problématiques sociétales profondes liées à l’accès aux médicaments et à la santé publique. La hausse des prix d’achat des médicaments, conjuguée à l’augmentation des fermetures de pharmacies – plus de 100 en 2025 selon des rapports récents – pose un risque réel à la couverture médicale des populations.
Le durcissement des conditions dans les appels d’offres et la baisse du remboursement de certains traitements aggravent la situation classée parmi les sujets sensibles du pays. Ces évolutions provoquent une tension palpable dans la chaîne d’approvisionnement et alimentent des mouvements sociaux, notamment une grève illimitée des gardes des pharmaciens d’officine débutée en juillet 2025.
La conséquence directe est une fragilisation de l’accès aux médicaments pour les patients, en particulier les plus vulnérables. Cette situation pose un défi majeur aux pouvoirs publics, obligés de concilier exigences budgétaires et besoins essentiels en santé. Par exemple :
- Augmentation des prix de vente en officine.
- Baisse des montants remboursés par la sécurité sociale.
- Impact sur les retraités et patients chroniques.
- Délais et ruptures de stock de produits vitaux.
| Facteur | Conséquence potentielle | Impact sociétal |
|---|---|---|
| Fermeture de pharmacies | Réduction de la distribution | Difficultés d’accès géographique |
| Baisse de remboursement | Charge financière accrue | Risques pour les populations à faibles revenus |
| Ruptures de stock | Interruption du traitement | Mortalité et morbidité en hausse |
Ce contexte requiert une coordination accrue entre tous les acteurs, incluant les fabricants, les distributeurs, les autorités sanitaires et les représentants des patients, pour assurer une stabilité durable des approvisionnements et une régulation réaliste du marché.
Quizz : Pharmaprom en 2025
Qu’est-ce que Pharmaprom et quel rôle joue-t-elle dans la controverse ?
Pharmaprom est un laboratoire pharmaceutique marocain qui a connu une explosion de contrats liés aux marchés publics en 2025. Elle est au centre d’une polémique concernant un possible conflit d’intérêt avec la famille du ministre de l’Éducation, créant un débat sur la transparence dans l’industrie pharmaceutique.
Quelle est la différence entre l’AMM et l’ATU ?
L’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) concerne les médicaments officiellement enregistrés au Maroc et soumis à des appels d’offres. L’Autorisation Temporaire d’Utilisation (ATU) s’applique aux médicaments non enregistrés, utilisés en situation d’urgence, sans appel d’offres.
Pourquoi les appels d’offres sont-ils de plus en plus difficiles pour les entreprises pharmaceutiques ?
Les appels d’offres comportent des cahiers des charges très stricts, incluant des pénalités lourdes qui peuvent décourager les entreprises. Cette rigueur augmente le taux d’appels d’offres infructueux et pousse certains acteurs à préférer les procédures d’ATU.
Quels sont les impacts de cette controverse sur les patients ?
La controverse agit sur la disponibilité des médicaments essentiels, provoquant des ruptures de stock, une hausse des prix et la fermeture de pharmacies, ce qui complique l’accès aux soins, surtout pour les populations les plus fragiles.
Quelles mesures sont envisagées pour résoudre cette crise ?
Une commission parlementaire pourrait être créée pour investiguer plus en profondeur. Par ailleurs, de nombreuses voix réclament une réforme réglementaire pour équilibrer transparence, efficacité et attractivité pour le secteur pharmaceutique, dans un cadre législatif renforcé.
